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EXTRAIT DU LIVRE


Chapitre XIII

 

Frankenstein nous sauve

  Pour demeurer toujours fidèles à notre projet de réaliser le tour du Chili à vélo, sans passer deux fois par le même chemin, nous devonsà présent abandonner la route panaméricaine à la hauteur de Copiapo et nous diriger vers Incade Oro puis Diego de Almagro.   A partir de cette petite ville, nous avons repéré sur notre carte une piste qui devrait nous conduire plus au nord, vers une sorte de hameau dénommé Altamira. Mais hélas, ici, à Diego de Almagro, personne ne semble connaître cet îlot de maisons perdues au milieu du désert et encore moins l'état du chemin pour y parvenir. Peu importe, nous verrons bien ! Les premiers kilomètres grimpent dans une vallée très encaissée qui nous donne l'impression de parcourir un immense labyrinthe. Subitement, la piste se divise en deux et nous oblige à stopper. Avec tous les détours que nous venons déjà

d'effectuer, comment nous orienter avec certitude ?

 

 372 traversées et 36 crevaisons sur100 km !

- Je te dis que c'est à droite ! 

- Mais non ! Regarde, la piste est nettement meilleure à gauche ; il faut suivre la voie principale.

La boussole ne parvient pas non plus à nous départager et, bêtement, nous finissons par adopter la solution de partir chacun de notre côté avec l'absurde conviction que les deux bras du chemin doivent bien finir par se rejoindre quelque part.

- On s'attendra à l'intersection !

- D'accord !

Les kilomètres défilent et, peu à peu, le doute commence à "ébrécher" ma stupide obstination. En effet, il devient évident que je m'écarte de plus en plus de notre hypothétique point de rencontre. Aussi, je descends de bicyclette et j'escalade en vitesse la colline qui me sépare de l'autre vallée que Régine à choisie de monter. Mais, à peine arrivé à la cime de la butte, je l'aperçois qui termine à son tour l'ascension d'une colline voisine. A croire que l'atmosphère du désert favorise la télépathie ! Nous rions de bon coeur de ces drôles de retrouvailles qui nous offrent un goût de bonheur inattendu.

Maintenant, nous devons songer sérieusement à retrouver notre chemin. On ne peut pas dire que notre situation soit très rassurante. La piste pour laquelle nous avons finalement opté se perd très souvent au milieu de larges étendues de sable mou qui nous démoralise à l'idée de nous être définitivement égarés. Nous passons de longues heures épuisantes à traîner nos vélos dans de profondes ornières gorgées de cette fine poussière qui nous suffoque et nous aveugle. Toutes les formes du relief semblent se décomposer et se délayer dans une blancheur vaporeuse, éblouissante. Nous ne pouvons même pas déterminer la position du soleil ; il n'existe plus qu'une immense fournaise dans laquelle deux insectes insensés se débattent pour échapper à cette chaleur torride qui les dessèche peu à peu.  

 

100 km sans piste où il nous fallait parfois une journée entière pour ne réaliser qu'un seul kilomètre!

 

Nos efforts deviennent moins soutenus et nos haltes plus fréquentes. Nous passons de longues minutes blottis dans le petit coin d'ombre que nous offre l'impressionnant équipement qui s'entasse à l'arrière de nos vélos. Même dans ce refuge précaire, la température dépasse cinquante degrés et cette terrible tentation de boire et de boire encore se fait toujours plus pressante. A travers nos lèvres boursouflées, nous laissons couler quelques gouttes d'une eau brûlante qui ne parvient même pas à adoucir ce goût amer qui envahit notre bouche pâteuse.  

Notre esprit s'égare par moments dans la contemplation vertigineuse d'un vide absolu où flotte notre conscience sans plus aucune prise avec la réalité. Mais chaque fois, une étincelle de volonté rejaillit : avancer ! Continuer à pousser ces énormes machines qu'on voudrait tellement abandonner, là, dans le désert, ne serait-ce que pour éprouver le plaisir de marcher librement. De temps en temps, la piste émerge des fonds sablonneux et s'accroche timidement à de petits plateaux caillouteux. Nous profitons alors de ces occasions pour regrimper sur nos bécanes et la brise due à notre déplacement, si légère soit-elle suffit pour nous arracher à notre torpeur et à nous redonner espoir.  

 

Nous gardons confiance en notre boussole qui nous conduit plein nord mais sans nous faire trop d'illusions quant à pouvoir rejoindre Altamira. Et pourtant, une sorte d'immense trait noir vient d'apparaître à l'horizon. Mirage ? Oléoduc ? Mais non, il s'agit tout simplement d'une voie ferrée. On nous avait bien parlé de cette ancienne ligne qui servait autrefois au transport du salpêtre, mais comme d'une légende qu'on croyait à tout jamais ensevelie dans le tombeau du désert. Quelle consolation de retrouver ce vestige d'un passé qui devrait sûrement nous acheminer vers les traces d'une vie présente !

Pourvu que la piste accepte de tenir compagnie à cette voie providentielle !... Et si on essayait de rouler entre les rails plutôt que de nous enliser continuellement dans ces maudites ornières ? Hélas ! le sable a comblé d'une façon beaucoup trop irrégulière l'espace entre chaque traverse et nos vélos doivent exécuter des cabrioles qui ne sont plus de leur âge. D'ailleurs, une nouvelle "quebrada" contraint la'voie ferrée à se détourner complètement de la piste qui, elle, n'hésite pas à plonger dans l'abîme.

Au cours de notre voyage dans le grand nord, nous nous sommes heurtés très souvent à ces entailles béantes qui labourent tout le visage de cette région. Certains géologues expliquent l'origine de ces failles géantes à partir de violents séismes qui auraient autrefois bouleversé la morphologie de la croûte terrestre de cette zone du Chili...

Tout au fond du ravin, nous suivons une piste douce et bien nivelée. L'ombre des falaises qui nous enveloppe atténue l'oppression de l'atmosphère étouffante. Seul, le silence impose sa présence comme un être invisible qu'il faut apprendre à aimer si l'on ne veut pas que lui-même nous détruise. Soudain, cette harmonie intemporelle dans laquelle nous baignons se brise dans un effroyable déchirement. Un puissant grondement éclate dans l'espace et, au même instant, nous voici brutalement projetés à terre comme de simples pantins désarticulés. Terrifiés, nous voulons fuir mais le sol se dérobe sous nos corps impuissants à se redresser. Des spasmes violents se mettent à secouer sauvagement la terre. Des gémissements atroces jaillissent de ses entrailles qui se soulèvent en de prodigieuses convulsions. Le canyon se transforme en un formidable orchestre où se joue la symphonie de l'apocalypse, acclamée par le vacarme épouvantable des pierres qui dévalent triomphalement les pentes du ravin...

Nous demeurons prostrés en un tas de chair inerte, prêts à être immolés. Les bras en croix, nous sombrons dans une sorte de néant où seule notre conscience semble échapper au chaos qu'elle observe avec une indifférence paisible. Une profonde intuition nous pénètre et nous fait saisir avec une extrême lucidité cette dimension irrationnelle du "non-être" : la fin de soi, la fin du monde...

Une éternité s'écoule avant que le séisme s'apaise. Longtemps, bien longtemps après que le silence ait recouvré son empire, nous commençons à nous mouvoir et à reprendre peu à peu conscience de notre existence, comme surpris d'être encore vivants. En fait, rien ne semble avoir changé. Tout se passe comme si l'on venait de se réveiller à la suite d'un long cauchemar. Seuls, les énormes blocs de pierre éparpillés sur la piste témoignent du déroulement d'un événement insolite.

Nous ne constatons aucun dégât matériel, si ce n'est un bidon d'eau qui a dû être éventré au moment de la chute des vélos. Pour aujourd'hui, pas question de poursuivre notre voyage. Ces quelques secondes irréelles nous ont imprégnés d'un sentiment de vieillesse inexplicable. Epuisés, nous plantons notre tente au coeur même de ce théâtre dramatique qui fut à la fois l'origine de notre mort et de notre vie.

Au Chili, les tremblements de terre sont très fréquents. Bien sûr, leur intensité n'atteint pas souvent le degré de celui que nous venons de ressentir, mais ils s'insèrent dans la vie des Chiliens comme une simple donnée météorologique qui s'ajouterait à la pluie et au beau temps. Si l'on admet que la nature exerce une influence déterminante sur le comportement humain, alors on parvient peut-être à mieux saisir cette sorte de fatalisme qui imprègne l'âme du peuple chilien. Nous avons vu un ami reboucher les lézardes de son appartement pour la sixième fois avec un sourire déconcertant :

" J'aurai de la chance si ça peut tenir tout l'hiver... "  

 

Nous restions parfois plus de deux semaines sans pouvoir nous ravitailler. Avec l'importante réserve de nourriture que nous transportions, chaque vélo atteignait presque les 100kg

 

 

Mais revenons à notre campement. Vers quatre heures du matin, nous voici réveillés par de nouveaux tremblements qui agitent sans pitié nos pauvres carcasses endolories. Mais cette fois-ci, il ne s'agit pas d'un cataclysme , nous sommes littéralement frigorifiés et nous grelottons de froid. Pour  réchauffer l'atmosphère de notre guitoune, nous allumons une bougie.

-Si on se faisait un petit thé ?

-Hum !... Bonne idée !

- Fais-moi passer l'eau.

-Tiens !... Mais... mais regarde-moi ça, le bidon est complètement gelé !

En effet, notre thermomètre indique - 5° C. Décidément, le désert nous offre bien des surprises ! Nous passons le reste de la nuit à méditer "froidement" sur tous ces phénomènes de la nature qui nous rendent si vulnérables. Le désert, si cruel soit-il, nous apprend à nous dépouiller entièrement de tout le superflu qui embellit nos vies de valeurs dites essentielles. L'expérience peut être déchirante mais jamais décevante.   Cependant, nous alimentons nos réflexions de bonnes tasses de thé et il nous faut arriver au matin pour réaliser d'un coup que nous avons complètement épuisé notre réserve d'eau. Nous avions totalement oublié l'incident du bidon écrasé durant le tremblement de terre. Un vent de panique nous envahit et, dès les premières lueurs de l'aube, nous plions bagage en quatrième vitesse dans l'espoir de gagner quelques kilomètres avant l'apparition du soleil. Mais hélas, l'astre de feu bondit déjà au-dessus de l'horizon et enflamme sauvagement le désert encore endormi. Très vite, l'air glacial se métamorphose en un souffle brûlant qui surprend nos corps désemparés devant un changement si brutal.  

Nous avons mis plus de trois mois pour parcourir 1300 km dans la cordillère des Andes, entre 4000m et 6000m d'altitude. La température n'hésitait pas à descendre au-dessous des -20 degrés!

 

Profitant de notre faiblesse, le vent commence à nous harceler sournoisement. Pour mieux nous persécuter, il nous flatte d'abord de ses caresses doucereuses ; séduits par tant de complaisance, nous lui offrons nos visages baignés de sueur pour qu'il les soulage de son haleine bienfaisante ; alors, jubilant de la réussite de son stratagème, il nous gifle rageusement de toute la puissance de sa tempête. Le séisme d'hier semble avoir réveillé toutes les forces occultes, captives de la magie du désert. Le vent les entraîne dans une farandole vertigineuse où elles peuvent enfin décharger leur furie depuis si longtemps prisonnière du silence. Quelle impuissance en face de ce déchaînement qui nous réduit à de simples marionnettes insignifiantes !

 

Mais les bourrasques, le sable et même la chaleur torride ne représentent que de légères épreuves à côté de cette soif qui nous torture et nous fait perdre la notion du danger. Nous n'avons aucune idée de la distance qui nous sépare encore d'Altamira et pourtant, un seul objectif hante notre esprit : atteindre cette terre promise. C'est alors qu'un doute horrible nous assaille : et si Altamira n'était que le nom d'un ancien village maintenant abandonné ? Personne ne connaissait ce bled ! Personne ne savait si la vie existait encore en cet endroit ! Personne ne nous a parlé d'un point d'eau ! Alors ?... Nous avançons peut-être au-devant d'une illusion, au-devant de la mort !

 

Une douleur brûlante inonde nos yeux rougis par le sable qui s'infiltre dans tout notre corps. Si notre volonté commence à se diluer dans l'incertitude, alors, le désert aura vite fait de nous exterminer...

Des heures ou bien des années se sont écoulées... peu importe : le temps nous a faussé compagnie. Deux somnambules marchent et marchent encore, accrochés à leur vélo. Nous observons ces deux loques qui nous représentent, indifférents, insensibles à leur sort. Paradoxalement, c'est la soif qui nous maintient en vie et nous procure cette énergie surhumaine qui se situe au-delà de notre conscience et fonctionne indépendamment de notre volonté, pour le seul compte de la survie...  

Les mineurs de Frankenstein qui nous ont sauvé la vie en plein désert d'Atacama, le plus aride du monde.

 

 

 

 


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